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Interview de Philippe Bertrand – ENISE & Comité technique ISO/TC 261/WG 3

Interview de Philippe Bertrand – ENISE & Comité technique ISO/TC 261/WG 3

by Gaëtan Lefèvre13 avril 2016
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Le déploiement de la fabrication additive passera par la normalisation. Fabriquer des pièces est une chose, mais il faudra être capable de garantir les machines, les procédés, les filières d’approvisionnement, les propriétés des pièces… Des normes commencent à exister : en terminologie, pour définir les procédés de fabrication, le cahier des charges, les formats de fi chiers et le catalogue de méthodes d’essais. A3DM Magazine est parti à la rencontre d’acteurs qui aident à concevoir ces normes.

Propos recueillis par Gaëtan Lefèvre, rédacteur en chef.

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Le comité technique international ISO/TC 261 s’occupe de la normalisation dans le domaine de la fabrication additive (FA) concernant les procédés, termes et définitions, chaînes de processus (matériels et logiciels), procédures d’essai, paramètres de qualité, accords de fourniture et tous types d’éléments fondamentaux. Il se divise, aujourd’hui, en quatre groupes de travail qui élaborent des normes : « terminologie », « méthodes processus et matériaux », « méthodes d’essai » et « traitement des données ». Rencontre avec Philippe Bertrand, animateur du groupe « méthodes d’essai ».

Philippe BERTRAND vf

Philippe Bertrand est directeur des études à l’École nationale d’ingénieurs de Saint-Étienne (ENISE). Professeur d’université, il est en charge des modules de fabrication additive au sein du laboratoire de tribologie et de dynamique des systèmes. Ces modules de fabrication additive sont dispensés aux étudiants dans les filières : génie mécanique, génie sensoriel, apprentissage et master recherche. Après avoir travaillé dans l’interaction flux d’énergie-matière, l’interaction laser- matière et l’interaction laser-poudre, il oriente, en 2005, sa carrière vers la fabrication additive. Il anime aujourd’hui le groupe « méthode d’essai » à l’ISO.

Quel est l’intérêt de normaliser une technologie comme la fabrication additive ?

Le premier intérêt est de rassurer. Il faut être capable de garantir un produit de qualité à un client ne connaissant pas la fabrication additive et souhaitant, par exemple, acheter une prothèse de hanche en alliage de titane. Il faut garantir la machine, la filière d’approvisionnement et le produit en termes de propriétés mécaniques, fonctionnelles, etc. Le premier axe est vraiment de rassurer. Le deuxième est d’apporter l’innovation technologique à la connaissance de tout le monde. Les sous-traitants doivent pouvoir proposer quelque chose apportant une plusvalue et de normaliser. Il faut amener l’innovation technologique à un stade mature et reconnu par une communauté. La normalisation permet aussi à tout le monde de parler le même langage. Par exemple, aujourd’hui, beaucoup de monde parle d’impression 3D, or la fabrication additive n’est pas que l’impression 3D. Plusieurs procédés traitent de la fabrication additive, l’impression 3D en est une.

Vous animez le groupe de travail international ISO/TC 261/WG 3 « Méthodes d’essai ». Qu’est-ce que c’est ?

Un groupe de travail définit un axe. Pour nous, l’axe est « méthodes et essais pour la fabrication additive ». Nous devons respecter « une feuille de route » définie par l’ISO. À partir de cette feuille de route, nous déclinons dans chacun des groupes des normes à développer. Nous avons décidé de travailler à identifier quelles étaient les méthodes d’essais qui pourraient correspondre ou être utilisées pour tester des pièces élaborées en fabrication additive. Il existe aujourd’hui quatre groupes : méthodes et essais, terminologie, un autre traitant des procédés et enfin un groupe s’interrogeant sur les échanges et les formats de fichiers.

Quel est votre rôle ?

Je prends le leadership sur l’écriture du projet. Nous travaillons en binôme : un secrétaire et un animateur. Le secrétaire est généralement issu d’un organisme de formation. Moi, je suis aidé par l’UNM (Union de normalisation de la mécanique), rodée et rouée à l’utilisation des procédures de normalisation. Ils sont garants des mots utilisés et des procédures à respecter. Ensuite, dans une réunion, je suis l’animateur. Je suis un fil conducteur pour discuter d’un texte proposé par des experts. Généralement, dans mon groupe, la commission de normalisation UNM920 propose le texte. Nous faisons voter le texte avec des commentaires. Lors de la réunion, nous étudions les commentaires des autres experts et les intégrons, ou non, à la nouvelle version. Et rebelote, nous le renvoyons au vote, jusqu’à l’obtention d’un consensus. La normalisation est une affaire de consensus de tout le monde et tous les pays.

Le temps d’obtention d’un consensus est-il long ?

Le temps en normalisation est une étape que l’on apprécie rapidement. Le temps de création d’une norme est de une à deux années, si tout se passe bien. Il faut convaincre, savoir intégrer les commentaires d’autres experts pour que ceux-ci ne votent pas contre. Si nous avons bien travaillé en amont, si nous avons les bons experts autour de la table et si nous partons d’un bon texte, une année semble raisonnable.

Vous travaillez donc avec d’autres pays. Est-ce qu’il vous arrive d’être en conflit avec les normes des autres pays ?

À l’ISO, ce sont des experts internationaux tous compétents dans leur domaine et chacun avec un niveau de connaissance. Dans mon groupe, je travaille avec des Anglais, des Espagnols, des Japonais, etc. Il doit y avoir une quinzaine de pays. Il est assez facile de trouver un consensus. Dans des groupe sur des procédés, avec une entreprise autour de la table qui possède un brevet, il faudra sûrement faire plus de politique pour atteindre le consensus. Mais toutes les personnes autour de la table de la normalisation sont ouvertes d’esprit.

Un pays accepte ou refuse de se mettre autour de la table. Souvent, il accepte car il possède des experts à placer à la table de discussion. Avant d’aller à l’ISO, la France avait déjà une commission de normalisation. Nous nous étions déjà organisés entre nous. Nous avions des experts à envoyer.

N’y a-t-il pas trop d’organisations, de comités et de commissions ?

Je dirais que ce nombre ralentit, peut-être, le processus. Mais il est nécessaire. Pour que la France aille à la table de l’ISO ou de l’Europe, il faut qu’elle ait une commission pour s’organiser. Quand je vais à une commission de normalisation, je ne parle pas au nom de Philippe Bertrand mais de la France. Il faut que nous ayons discuté du sujet en France. Et les autres pays aussi. Ensuite, il faut que l’Europe, vis-à-vis de l’Asie ou de l’Amérique, ait sa stratégie. Nous devons être au courant des besoins et bénéfices que l’Europe peut tirer de la normalisation. C’est nécessaire pour que nous puissions défendre les intérêts de chacun. L’Europe a une stratégie qui doit être intégrée au niveau international. Cette année, par exemple, il y a eu un appel à projet nommé « machines hybrides ». Beaucoup de laboratoires et d’industriels ont dû déposer des réponses à cet appel. Si un de nos fabricants français ou européen gagne ce projet, avec des partenaires français, et qu’il développe une machine, nous nous devons d’en tenir compte dans notre stratégie de normalisation. Car la normalisation peut jouer au niveau du développement économique et de la création d’emploi.

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Gaëtan Lefèvre

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